Le premier samedi soir...


Une soirée presque parfaite



Le premier samedi soir de mon séjour là-bas, vers 20h, Jens et Gundula, le couple de jeunes parents qui m'hébergent, m'annoncent qu'on va passer la soirée en boite ; et ce bien évidemment après m'avoir fait goûter quelques "Schnaps" typiques d'ici : Sahnelikör (somptueux), Eierlikör...
"Quoi ce soir??" Evidemment, c'est pas le genre de sortie qui s'improvise, la première soirée en boite ! Qui plus est dans une boite rock, autant dire le must. "Ok. Relax."
Après un court instant de réflexion sur "à quoi pourrait bien ressembler une soirée dans une boite rock", je prends conscience d'à quel point cette situation est inattendue. Il fait déjà nuit, j'apprends donc ca à la dernière minute, ca me laisse peu de temps. En plus, dans ma tête, cette soirée je l'aurai passée avec mes meilleures amies... Ca fait donc bizarre. Ici tout est différent : je suis seule. Enfin avec ces deux adultes qui ne parlent même pas la même langue que moi, qui ne sont pas non plus de la même génération. Enfin bref, pas vraiment du même monde. Mais on va faire des efforts pour que tout se passe bien. Car c'est cette soirée, et aucune autre qui m'ouvrira les yeux sur ce monde, le monde de la nuit, de l'underground urbain rock'n'roll, le vrai.

Après quelques préparations pour le grand soir, - autrement dit après une longue réflexion figée devant mon armoire à fringues, sur le dilemme désormais habituel de : "C'est soit la jupe courte et le décolleté, et tout ce qui va avec, c'est a dire les gros lourdeaux de service complètement imbibés qui me lâcheront pas les basques, ou alors tenue normale = pas d'emmerdes. - Alors ce sera pantalon noir, haut sac-à-patates (un problème ?) émeraude et noir, et mes converses... Presque inapercu.
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Les heures passent, je m'impatiente... Vers 22h30, on est sur le point de partir, et je sens en moi ce mélange de trac et d'appréhension comme avant les moments intenses et importants.
C'est marrant.
On monte enfin dans la voiture... Gundula, qui est au volant, met de la musique : une espèce de disco/rock plutôt entrainant. Ca met dans l'ambiance. On discute, on se raconte des histoires, on rigole...

Ca y est, on y est : le MERZ. Une facade sobre avec des vitres teintées noires, quelques lumières tamisées. Une population assez select - look rock pour la plupart, et que des jeunes, entre 18 et 25 ans, quoi. La plupart d'entre eux fûme, ils ont des bières à la main. Un frisson me parcourt.
Je puise en moi le courage et l'énergie - il est déjà tard - pour avoir l'air un minimum détendue et sure de moi : au fond, le but de la manoeuvre c'était quand même de me faire rencontrer des gens... Passons.
Après un Passoa ananas et un Malibu ananas - ouais j'adore l'ananas, et alors? - nous voici dans la salle de danse : pas très vaste, pas grand monde non plus à vrai dire. Il fait très sombre, il y a des estrades et des banquettes, du coté droit. Il y a déjà deux DJ's qui tentent de mettre l'ambiance avec les Kaiser Chiefs et autres groupes de néo-rock brittanique à la mode. Ca me plait. On reste sur le bord, et on regarde les autres danser, comme tout le monde...
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C'est à cet instant que je l'ai vu pour la première fois. Sur le bord de la piste de danse. Un jeune homme, avec un look rock-chic - je vous explique : mèche rebelle (très important), pantalon droit, t-shirt fin et long rentré dans le pantalon, mais juste devant, pour laisser apercevoir une ceinture portée basse, et pour finir des chaussures à la base classiques, mais tellement usées que grunge.
Première impression : il est vraiment beau. Je le regarde fixement bouger la tête sur les Arctic Monkeys et Kaiser Chiefs - je crois qu'ils ont passé tout l'album. Il connaît es paroles par coeur...

Gundula est restée avec Jens au bar. Lui, continue de danser, seul, au milieu de la salle. Il danse comme un pro : des mouvement souples, rythmés et sexys, et tout cela sans se soucier des autres. Les filles autour le convoitent en le dévisageant de la tête aux pieds. Il s'en fout, génial.
Soudain, j'entends une intro que je connais bien : un synthé aigu battant la mesure, une basse électro : JUSTICE – We are your friends ! C'est le moment où jamais : je me jette immédiatement sur la piste. Je suis la seule a avoir reconnu cette divine chanson - les autres sont immobiles. Je m'éclate enfin.
J'en profite pour lui lance quelques regards. Lui aussi.
Je lui souris, je me sens bien.
Il est maintenant minuit, la soirée vient à peine de commencer. Je sors me payer une Vodka Maracuja sur les conseils de la serveuse, qui avait eu l'air effarée que je lui demande une Vodka Fraise – je voulais parfaire cette soirée très bien commencée en me désaltérant avec ma boisson favorite. Tant pis, c'est quand même délicieux.
Je retourne voir Jens et Gundula. Je dois passer pour une alcoolique avec ma Vodka pendant qu'eux boivent du vin blanc et une bière. Je m'en fous, je suis à ma place : j'ai 18 ans quoi, merde.
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Allez c'est reparti. Les DJ's enchaînent sur des vieux rocks, je reconnais l'originale de « I'm a believer », reprise par les Smash Mouth dans Shrek. Souvenirs de la France. Cette chanson fait l'unanimité dans la salle. L'atmosphère devient conviviale. Plus les minutes défilent, plus on évolue lentement vers une ambiance tendue et dévergondée. Bref : tout le monde s'éclate, la salle est à présent bondée.
Il est 1h. Il est toujours sur la piste, endiablé. Il ne s'arrête jamais. Ici, il est dans son élément, ca se voit. Moi aussi... Je m'assieds quelques instants sur l'estrade pour le regarder danser. Ca relève presque du fantasme maintenant. « Mais qu'est-ce que t'attends pour aller lui parler ?! » me dit une voix intérieure.
Mais merde, elle a raison, d'ailleurs c'était marqué sur la carte des cocktails : Carpe Diem. Je repense également à une phrase de mon copain Morgan : « Y a des gens, s'ils tentent rien, ils n'auront jamais rien. » Je m'avance donc enfin vers Lui, sure de moi, en passant arrogamment entre deux mecs avec une chacun bière à la main, qui me mataient depuis un quart d'heure. Je lui tape gentiment sur l'épaule : « Hallo ! », lui dis-je, du tac-au-tac. « ...Wie heißt du ? », « Jonas, und du ? » Et c'est parti.

Il est vraiment sympa : très souriant, ouvert... Je lui lance direct que je suis pas Allemande. Soit parce que j'ai rien à dire, soit pour me donner un intérêt. Et ca marche, il sourit encore. Comme on a du mal à s'entendre, je lui propose qu'on aille derrière, vers le bar. Il acquiesce, et me propose de m'offrir quelque chose à boire. « OK ! Hem, eine Vodka bitte ^^ ». Il a l'air positivement étonné. Il s'avance vers le bar, et je le suis.
Il a l'air perplexe de mon mélange Vodka – Maracujasaft (jus de fruit de la passion à base de concentré de fruit de la passion.), mais je lui assure que c'est très bon, il prend donc la même chose. On est partis pour faire connaissance. On s'assied sur une banquette, et trois mecs bourrés – genre : les gros lourdeaux dont je vous parlais précédemment – nous emmerdent pour qu'on fasse une grimace à leur appareil photo numérique : il lève le pouce en l'air et prend la pose. Moi, je le regarde en faisant celle qui comprend pas... On rit.
Ca semble lui plaire que je ne parle pas bien sa langue, et il adore l'accent francais, m'a-t-il dit. Il a étudié cette langue pendant cinq ans, il a 18 ans, et vit dans un petit village donc je n'ai pas compris le nom, à environ 2h à pieds du centre-ville où on était. Je suis contente. On a tellement de points communs...
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Jens et Gundula viennent de partir, j'ai choisi de rester avec mon bel inconnu. Car j'aime l'Inconnu.
Et en plus, il y a un train toute les heures, j'en suis presque sûre. Donc tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes (possibles). Ce soir, je suis dans MON MONDE.
On retourne danser. J'aime son air blasé mais passionné, quand il ferme doucement ses yeux, cachés derrière sa mèche chataîn. Sa coiffure lui va parfaitement.
Il est 2h15. Le train est à 2h57, pas de problème. C'est en allant me reposer encore une fois sur l'estrade que je vérifie mon papier avec les horaires rapidement griffonés par Gundula. OMG. Le prochain est à 4h57. Mais c'est quoi ce trou entre 2h et 5h ??? La nuit, évidemment. Eh merde, j'ai 3h à attendre. C'est dans ces moments qu'on se sent le plus seul. Parce qu'au fond, ce type, je le connais à peine ! Il m'a offert une Vodka-Maracuja, et après, puis-je vraiment compter sur lui ? Si ca se trouve, lui, il a un bus bientôt, et je vais me retrouver toute seule au milieu de cette bande d'ados frustrés de pas avoir trouvé de viande fraîche, et complètement betrunken, donc inintéressants, voire dangereux. J'ai peur.

Je retourne danser pour évacuer cette nouvelle angoisse. Je lui propose alors d'aller faire un tour. Il est d'accord, je le prends par la main pour ne pas le perdre dans ce fouillis bordélique effervescent qu'est devenu la piste de danse. Dehors, il pleut. Il aime ca. On est tous les deux trempés mais c'est qu'un détail dans la magnifique pièce de théatre qui est en train de jouer. On est les personnages principaux, die Hauptfiguren.
On retourne boire un dernier verre – on se contentera d'eau vu l'heure tardive, ou pourquoi pas d'une bière au citron ? Soudain, un soulagement : sans que j'ai eu besoin d'aborder mon problème de train, il m'annonce que son prochain bus n'est qu'à 5h et quelques... Bénédiction. « On est dans la même merde ! »Et on retourne danser, encore et encore... 3h, 3h30, 4h... Génial plus qu'une heure. Je suis épuisée.
Il faut que je descende. J'ai faim et j'ai pas vraiment envie de m'écrouler. Je descends donc à la cave et entame mon Ritter Sport de survie. Mais c'est à cet instant que je reconnais les paroles :
“ Slip inside the eye of your mind, don't you know you might find, a better place to play.
You said that you'd never been, but all the things that you've seen, slowly fade away...”


Je monte les escaliers en courant, je bouscule quelques personnes donc j'ai absolument rien à foutre, et j'arrive enfin sur la piste. Je le retrouve, et lui prends les mains pour qu'on danse ensemble sur cette chanson qui me fait tellement vibrer ; pour lui faire partager ca. Il reste dans son monde.
Je suis heureuse à cet instant, lui tenant la main, ignorant les autres qui nous regardent autour. Toute la salle chante en ch½ur cette divine chanson de Oasis.
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Qu'est-ce qu'il me veut ce vigil à coté de moi ? Je l'avais même pas vu... Eh merde, la boite fermait à 4h, il faut sortir maintenant. J'attends mon ami étranger qui récupère son manteau encore plus classe que ses vêtements. On se dirige tous deux vers la gare. Il y a comme un froid, une sensation de distance. Doit-on rester ensemble dehors alors qu'il fait froid, qu'il fait nuit, qu'il pleut, et qu'aucun de nous n'a de moyen de locomotion ? Evidemment. Mais c'est une sorte de test pour savoir s'il va vraiment rester avec moi, et surtout s'il en a envie.
Lui, l'heure à laquelle son train devrait passer ne semble pas le préoccuper plus que ca. Il a peut-être l'habitude, mais le fait de passer la nuit dans une gare ne le dérange apparemment pas... On s'assied sur le banc de mon arrêt de train. Il tremble, il a froid. Je lui donne son manteau. Il y a un autre mec a coté qui s'excite au téléphone de la cabine, aussi sous l'abri. On se moque de lui. Il prend une longue inspiration, me regarde fixement, et me prend par la hanche. Il sent bon, je pose ma tête sur son épaule. Mes cheveux humides cachent mon visage, mais je ne les sens pas.
Il a vraiment des beaux yeux... Il se passe alors quelque chose d'inexplicable. Puis je l'embrasse. Sous l'abribus de la Straßenbahn 3, à 4h15 du matin. Quatre heures auparavant, je ne le connaissais même pas...

C'est la première fois. Fallait-il que cela se passe ici, en pleine nuit, dans un pays étranger, et avec un inconnu ? Je manque de recul, encore une fois. On va dans le parc juste derrière, mais on ne trouve pas de banc. Quel dommage. On a froid sous la pluie, on se réchauffe l'un contre l'autre. On trouve un autre abribus.
Il m'embrasse encore, plusieurs fois, c'est très agréable. Ca sublime cette soirée parfaite. Mais alors, pourquoi je l'ai repoussé ? Qu'est-ce qui m'a pris ? La fatigue peut-être... Je ne voulais pas qu'il arête ces gentilles attentions, et je n'ai même pas su m'expliquer. Il a eu l'air un peu vexé, alors je lui ai pris la main.
Il est bientôt l'heure. Maintenant, il est plus distant. Je ne sais plus quoi faire.
Il monte dans le même train que moi, à ma grande surprise. « Nächste Halt : Schloss ». « Ok, il devrait descendre à Hauptbahnhof, on a encore le temps. »
Et là, il me fait gentiment la bise, avant de se lever. Je suis désemparée, comme paralysée. Je lui souris simplement, je n'arrive à rien faire d'autre. Il descend, je lui fais un dernier signe, en commencant à réaliser la gravité de la situation.

J'aurai du l'embrasser à cet instant ! Ou bien lui demander qu'on se revoie, lui dire que je reviendrai dans une semaine... noter le nom de son village... Le prendre en photo...
N'importe quoi, mais pas cette fin là...

Je ne savais comment l'atteindre, ou le rejoindre...
C'est tellement mystérieux, le pays des larmes...

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Il ne me reste rien de lui. Rien de cette soirée...
Il s'appelait Jonas, avait 18 ans, jouait de la guitare dans un groupe, et étudiait le francais.
Moi, je suis à vif, avec le sentiment d'avoir accompli quelque chose d'extraordinaire dans mon évolution, d'avoir vécu une expérience mémorable.
Je l'ai convoité, et je l'ai eu. Le soir même, rien que pour moi.


Bonheur, mélancolie, satisfaction, regrets. Souvenirs.
Des souvenirs à écrire, à partager.
Je voulais le revoir, mais c'est peut-être mieux comme ca.
Et c'est peut-être tant mieux, et c'est peut-être tant mieux... (Miossec, La fille du train).
Il restera juste un souvenir. Un souvenir presque parfait, d'une soirée presque parfaite.


Parfois, j'ai envie de pleurer tellement tout cela était beau. Mais ca ne vient pas.
Le travail reste inachevé, comme affreusement bancale.
Ce suspens m'a fait espérer le revoir, maintenant j'essaie de l'oublier...
Le premier samedi soir...

# Enviado el viernes 23 de abril de 2004 08:18

Modificado el martes 31 de julio de 2007 10:44